AboSupercherie sur le marché noirUn dangereux cannabis chimique a gagné la Suisse romande
Après Zurich, Bâle ou Berne, de l’herbe trafiquée et potentiellement mortelle a été retrouvée à Genève. Les experts suivent de près cette nouvelle tendance.

Impossible de voir la différence à l’œil nu. Si en apparence rien ne distingue le cannabis de synthèse de sa version «naturelle», les effets sont, eux, très différents: tachycardie, évanouissements, pertes de mémoire, hallucinations, pour ne citer que quelques-uns des maux rapportés par des consommateurs paniqués. La présence de cette herbe dangereuse est signalée depuis la fin de l’année dernière outre-Sarine. Le phénomène n’est plus seulement alémanique.
À Genève, le projet «Nuit blanche», qui pilote une permanence d’analyse de substances psychoactives, a découvert des traces du produit au printemps dernier. «Sur une vingtaine d’échantillons, l’un contenait des cannabinoïdes de synthèse», informe sa coordinatrice, Roxane Morger Mégevand. Alors que le centre n’a pas pour mission d’étudier le cannabis, il a revu sa pratique pour répondre aux fumeurs inquiets qui ont commencé à toquer à sa porte.
Nombreux décès en Europe
Les milieux de la prévention suisses surveillent avec la plus grande attention le développement de cette nouvelle tendance. Plus que de cannabis de synthèse, on parle en réalité de cannabinoïdes de synthèse. Le terme désigne les molécules tentant de reproduire les effets sur le cerveau du THC, la substance psychoactive qui se retrouve dans l’herbe traditionnelle. Le problème: ces succédanés artificiels présentent un risque élevé pour la santé. Ils peuvent même se révéler fatals.
Rien que pour 2016 et 2017, une enquête conjointe d’Europol et de l’Observatoire européen des drogues et des toxicomanies avait conclu qu’une poignée de cannabinoïdes de synthèse était associée à plus de 100 décès. Dans de nombreux cas, la mort a été attribuée directement aux dites substances.
«Les consommateurs se retrouvent à fumer quelque chose de beaucoup plus puissant. C’est un choc pour beaucoup d’entre eux»
En Suisse, la plupart des échantillons positifs sont décelés dans du CBD, ce cannabis légal qui contient moins de 1% de THC. Des cannabinoïdes de synthèse sont pulvérisés sur l’herbe licite, vendue ensuite plus cher sur le marché noir comme s’il s’agissait du produit traditionnel. «Il s’agit souvent de fumeurs de longue date qui se retrouvent avec quelque chose de beaucoup plus puissant. C’est un choc pour beaucoup d’entre eux», raconte Alexandre Brodard, responsable de Contact Nightlife, centre bernois de conseil et d’analyse pour les consommateurs de substances psychoactives. Sur 31 fleurs de cannabis et de produits dérivés analysés depuis le début de l’année, 12 contenaient un ou plusieurs cannabinoïdes de synthèse.
Situation préoccupante à Zurich
C’est dans le canton de Zurich, d’où sont parties les premières alertes l’an dernier, que le plus grand nombre de cas sont mis à jour. Le Centre d’information sur les drogues juge la situation «préoccupante». Sur 91 analyses réalisées depuis le début de l’année, des cannabinoïdes synthétiques ont été identifiés à 50 reprises. L’Institut forensique rapporte également une augmentation significative des saisies de cannabis trafiqué depuis la fin de 2019.

À Genève, le phénomène reste «marginal, pour l’instant», selon Roxane Morger Mégevand. La police cantonale genevoise affirme de son côté que «le cannabis de synthèse n’est pas un produit qui occupe» ses services. Et dans le canton de Vaud, la police n’a pas détecté de «trafic spécifiquement lié à cette nouvelle marchandise ni du reste de malaise lié à cette consommation», informe la porte-parole, Florence Maillard. Les policiers vaudois ont néanmoins été rendus attentifs au sujet.
De Vevey à Berne pour un test
Qu’aucun cannabinoïde synthétique n’ait été découvert ne signifie pas forcément que la substance ne circule pas déjà, souligne Frank Zobel, vice-directeur d’Addiction Suisse (lire son interview dans l’encadré). Comme l’herbe chimique ressemble au produit normal, seule une analyse approfondie en laboratoire permet de voir la supercherie. Ce n’est pas un hasard si la présence des substances redoutées a été signalée dans les cantons de Genève, Zurich, Bâle, Berne, Lucerne, qui accueillent tous une permanence d’analyse de drogue.
«La problématique est nationale, affirme Alexandre Brodard. Une personne est d’ailleurs venue de Vevey pour faire analyser du cannabis chez nous, à Berne. L’examen s’est révélé négatif, mais cela ne veut pas nécessairement dire qu’elle ne contenait pas de cannabinoïdes de synthèse. Ces substances sont nombreuses, encore assez méconnues et difficiles à identifier.»
«Nous sommes en terrain nouveau, et sans céder à l’alarmisme, nous suivons la situation de près»
Roxane Morger Mégevand fait le même constat. «Dans certains cas, nous ne parvenons pas à trouver la source du problème. L’analyse n’a pas décelé de cannabinoïdes de synthèse, mais on ne peut pas exclure leur présence. Par ailleurs, les surdoses de THC peuvent aussi, parfois, avoir des effets similaires à ceux décrits. Nous sommes en terrain nouveau, et sans céder à l’alarmisme, nous suivons la situation de près.»
Vous avez trouvé une erreur?Merci de nous la signaler.